Trouve-t-on encore de quoi manger dans l’atelier-logement de Bruno Gadenne ? La question se pose, quand les placards de la cuisine ne s’ouvrent presque que sur des flacons de vernis ou de couleurs… En fait, la peinture a pris ses aises dans toutes les pièces. En dehors de la salle de bains qui n’accueille qu’un énorme rouleau de plastique de protection à bulles, chacune prend sa part de toiles stockées. Connaissiez-vous par exemple la tête de lit en pile de toiles? Une tasse de café en main (oui, il y a quand même du café et du thé), je m’avance dans la pièce atelier de Bruno, sur le sol de laquelle s’étale une grande peau de vache brune, pour m’entretenir avec lui au sujet de sa vie d’artiste. Nous parlerons aussi de voyages, un thème essentiel puisqu’il inspire ses tableaux. Partout autour de moi, les objets évoquant l’ailleurs – globe, cartes, machettes pour se frayer un chemin dans la végétation dense, tissu indonésien…) me font des clins d’œil.

 

A quoi ressemble ton quotidien d’artiste ?

Mon quotidien c’est beaucoup de procrastination mais de la procrastination active! Je consacre une importante part de mon temps à regarder des images, non seulement des peintures mais aussi des séries et des films. J’utilise internet pour voir des peintures, quand je ne les vois pas dans les bouquins ou les expos. Je classe ces milliers d’archives internet à propos des peintres dans mon ordinateur et je les parcours très, très souvent.

Bien sûr, je peins. Mon processus de peinture consiste à faire beaucoup de petites sessions courtes et intenses. Peindre à fond pendant trente minutes, marquer une pause, puis reprendre. J’ai une logique d’allers-retours dans ma manière de peindre qui va avec le fait de peindre toujours plusieurs tableaux en même temps, pour prendre du recul, voir ce qu’il y a à corriger par rapport à ce qui a été fait. J’avance beaucoup par corrections. Je ne ressens pas toujours le plaisir de peindre, je suis heureux une fois que j’ai atteint un résultat. Chaque matin, je regarde ce que j’ai fait la veille et je m’y remets.

 

Bruno Gadenne: Dans l'atelier

Pinceaux et boîtes de cigarillos en guise de palettes

 

Je fais aussi du sport, je vais à la piscine. Beaucoup d’artistes l’ont déjà dit, mais c’est vraiment important de pratiquer une activité physique, autant pour prendre du recul que pour libérer l’énergie. J’aime marcher aussi, parce que quand on marche on regarde plein de choses. Une de mes fiertés d’ailleurs, concernant les cours d’arts plastiques que je donne à des adultes, serait que mes élèves arrivent à transformer leur regard, à voir les choses différemment.

Décris-moi l’atelier idéal ?

GRAND ! – ça va être frustrant parce que du coup je ne l’ai pas… Je dirais surtout, qu’il ne soit pas fragile, c’est à dire qu’on ait le droit de salir, que ça ne soit pas un problème. Il faut qu’il y ait des plantes, que ça soit vivant. Et pour moi, l’atelier idéal n’est pas partagé ; même si travailler au contact d’autres artistes peut être très enrichissant, aujourd’hui j’ai envie de solitude. L’atelier doit être situé dans un lieu connecté sur le plan culturel. En définitive, il faut qu’on puisse s’isoler dans l’atelier mais que lui-même ne soit pas perdu.

 

Bruno Gagenne : Dans l'atelier

Bruno Gadenne dans son atelier

 

Parle-moi de tes influences littéraires, cinématographiques, et bien sûr picturales ?

Je lis beaucoup de littérature américaine… à vrai dire j’ai perdu l’habitude de lire en français. Je lis de plus en plus de bouquins sur l’art mais pas que : des livres sur le voyage, des carnets de route. Je pourrais citer parmi mes auteurs préférés le romancier Julian Barnes, le critique et historien de l’art Michael Pepiatt avec son passionnant recueil d’interviews d’artistes, Bruce Chatwin qui a écrit beaucoup de récits de voyages…

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Les livres préférés de Bruno Gadenne s’exposent

 

Mon film culte est Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, N.D.L.R.). J’adore les documentaires et fictions de Werner Herzog (représentant du nouveau cinéma allemand des années 1960-70, proche plastiquement du romantisme et de l’expressionnisme allemand, N.D.L.R.). Citons par exemple son film Fitzcarraldo qui raconte l’histoire d’une sorte d’explorateur en Amérique du Sud qui veut construire un opéra au beau milieu de la jungle… Je suis un boulimique des récits d’aventures.

En dehors des films, je regarde aussi et sans doute encore plus de séries. De nos jours les séries sont devenues un nouveau format très intéressant, comme une sorte de très long film où on prend vraiment le temps de mettre en place un univers. Les séries que j’aime sont des séries d’ambiance, des atmosphères, qui touchent presque le mystique ou en tout cas une spiritualité romantique. Je recherche la notion « d’inquiétante étrangeté » qui m’est chère et guide mes peintures. Deux exemples de séries parmi d’autres : « The Leftovers » et « The OA ».

Côté peinture, je m’intéresse de près à de très jeunes artistes contemporains mais je me construis plus avec la peinture moderne que contemporaine. Parfois je m’intéresse à un artiste pour le sujet de ses peintures, parfois pour sa manière de peindre, rarement pour les deux raisons à la fois même si le cas se présente avec Gauguin. J’aime Manet, Matisse, Bonnard, Richard Diebenkorn, des peintres nordiques (Akseli Gallen) ou russes (Izaac Levitan) qui ont un rapport à la nature sauvage qu’on n’a pas chez nous. Je me sens proche à la fois de la peinture romantique (Thomas Cole) et de la peinture symboliste (Arnold Böklin).

Qu’est-ce que ça te fait de poser les pinceaux pour partir dans de longs voyages ? Comment te sens-tu sur place ? Et en revenant ?

En fait je ne pose plus vraiment les pinceaux. C’est vrai que je travaille surtout en atelier d’après photos mais j’engage sur place tout un travail préparatoire de dessins, croquis, petites aquarelles, que je veux pousser plus loin, peut-être même en tentant des peintures sur le motif.

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Carnet d’aquarelles du voyage à Bornéo

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Expérimentation de couches colorées

 

Et dans tous les cas, même sans peindre, même sans dessiner, les voyages sont des voyages pour peindre. La peinture ne commence pas quand je prends les pinceaux à l’atelier, elle commence dès que je monte dans l’avion. Quand on ne peint pas avec les mains, on peint avec les yeux, on peint avec sa tête.

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Dessins et plantes dialoguent

 

Il est vrai que clairement quand je suis en voyage je ne peux pas faire tout ce que je fais à l’atelier, du coup il y a une sorte de frustration positive qui se développe, des envies qui s’accumulent… et quand je reviens à l’atelier j’ai plein de choses à livrer d’un coup. J’aime bien cette alternance entre emmagasiner et tout lâcher, comme une vague, c’est quelque chose qui se retrouve dans plusieurs aspects de ma pratique, comme lorsque je parlais de peindre lors de courtes sessions entrecoupées de pauses pour opérer des allers-retours.

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Bruno Gadenne devant une toile juste amorcée et une à mi-parcours

 

As-tu l’impression que tu perçois mieux le monde, et donc que tu es plus à même de le peindre, lorsque tu es très loin de chez toi ?

Dans mon quotidien, je remarque déjà sans arrêt plein de choses qui me stimulent, mais il est vrai que quand on sort de son quotidien on fait d’autant plus attention à tout. Comme je le disais, je voyage pour peindre, donc en plus du phénomène selon lequel tout ce qui est inconnu rend très attentif, je sais que je vais peindre après et je m’y prépare, notamment en faisant des aquarelles et des croquis.

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Carnet de voyage écrit de Bornéo

 

Est-ce que tu pars en voyage avec un projet pictural précis en tête ou sans savoir d’avance ce que tu peindras à ton retour ?

Je pars en ayant fait un choix de lieu orienté par rapport à une recherche ou une envie et j’ai une vision sommaire des tableaux que je vais pouvoir produire, liée à mon expérience de la peinture du paysage. Mais je pars aussi pour découvrir de nouvelles choses, il y a beaucoup de surprises et c’est ce que je veux. Je donne un exemple d’un projet à venir : je sais que je vais chercher à peindre des architectures perdues dans le paysage, donc je vais certainement organiser un voyage autour de cette idée.

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Bruno Gadenne a tracé ses voyages sur ses cartes

 

Quel sera ton prochain voyage ?

Je projette de faire un voyage itinérant de plusieurs mois en Amérique centrale pendant lequel je souhaite peindre sur place encore plus que jusqu’à présent.

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Vue d’atelier au globe vintage

 

J’envisage aussi de faire un voyage dans le sud de la France dans l’optique de peindre une série de tableaux sur les feux de forêt. Je veux aller sur place aux côtés des pompiers pour vraiment vivre ces moments, sentir comment cela se passe et revendiquer une vraie légitimité de terrain.

 

Bruno Gadenne : Dans l'atelier

Détail d’un tableau terminé de Bruno Gadenne


Ainsi s’achève mon entretien avec le jeune et sympathique Bruno Gadenne. Quand il remarque, à propos de son projet de série autour des feux de forêt « c’est comme si j’allais moi-même mettre le feu à tout ce que j’ai peint auparavant », j’en reviens mentalement à ce que nous nous sommes dit au tout début de l’échange : Bruno est un peintre romantique, assurément, mais un romantique pessimiste… Peindre la nature sauvage, pour lui, c’est avant tout sauver ce que l’on peut de beauté vouée à disparaître. Je quitte maintenant les forêts de Bruno Gadenne et alors que je m’en détache, elles me font par leurs tonalités bleutées déjà l’effet d’un songe.

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