Derrière le quartier de la gare, en s’éloignant du coquet centre ville de Strasbourg aux maisons à colombages, canaux multiples, fleurs en abondance décorant les ponts, il faut s’enfoncer un peu dans une portion de ville de moins en moins peuplée pour trouver la rue du rempart et ses anciennes constructions militaires. Ici, le « Bastion 14 » abrite une quarantaine d’artistes, dont, depuis peu, notre ex marseillaise Emilie Picard.

 

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Les ateliers du Bastion 14


Sur l’épaisse façade de pierre, maintenue à bonne distance de la route par un jardin sauvage cerné d’un portail, une lourde porte en bois maintenue fermée à clé, comme une porte de château fort. Derrière cette première porte, un escalier mène au long couloir sombre desservant une série d’ateliers, eux mêmes secrètement clos comme l’impose le règlement aux artistes.

J’entre dans le domaine d’ Emilie Picard, qu’elle partage, à horaires différenciés, avec un second peintre. Les murs sont blancs, le plafond voûté. Un coin canapé délimité par un tapis perse accueille les visiteurs dont je suis. La maîtresse des lieux a apporté du café dans une bouteille isotherme : le point d’eau le plus proche se trouve au bout du couloir précédant l’accès à l’atelier, il faut ici s’organiser pour être parfaitement efficace !

Emilie Picard me présente les lieux et répond à mes questions.

 

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L’atelier d’ Emilie Picard (côté fenêtres)

 

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L’atelier d’ Emilie Picard (côté fenêtres)


Parle-moi de ta façon de travailler au fil des résidences artistiques et donc au fil des villes rencontrées ?

C’est vrai que l’année dernière j’ai eu la chance d’enchaîner plusieurs résidences artistiques mais ma façon de travailler n’en est aucunement tributaire; heureusement car ce n’est jamais facile de décrocher une résidence.

J’ai longtemps mené à Marseille une vie complètement sédentaire : j’ai vécu et travaillé dans le même atelier pendant des années. Aujourd’hui, je viens de m’installer dans cet atelier à Strasbourg et je prévois d’y rester quatre ans.

 

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Organisation du quotidien avec la peinture

Le fait de se déplacer, d’aller à la rencontre d’un nouveau territoire, de peindre dans un nouvel atelier, tout cela bouleverse les habitudes et influence obligatoirement le travail d’un artiste. Lorsque j’ai été en résidence, que ce soit en Auvergne, à Paris ou en Bretagne, il m’a fallu un temps d’adaptation, d’appropriation des lieux, d’observation. Même s’il y avait une urgence de peindre, elle se heurtait toujours tout d’abord à un grand vide et surtout une grande question : quoi peindre? C’est une situation assez inconfortable, mais je dois avouer qu’elle se répète à chaque fois. Cela commence nécessairement dans l’incertitude, le doute, et puis finalement les idées, les images, viennent avec une sorte d’évidence et je m’y consacre alors entièrement.

Lors d’une résidence, je m’intéresse aux spécificités d’un territoire, son histoire, l’architecture du lieu, l’environnement proche… c’est aussi pour cela que j’ai besoin de temps avant de me mettre à peindre. J’essaie ensuite de tirer de cette collecte d’informations le meilleur parti pour nourrir mon travail, tout en restant fidèle à une certaine ligne, une sorte de continuité dans la rupture… Il s’agit de poursuivre ce qui a déjà été amorcé ailleurs tout en incorporant des données nouvelles à chaque fois.

 

Depuis quand es-tu installée à Strasbourg?

Je me suis installée à Strasbourg en octobre mais je n’ai pu avoir un atelier qu’à partir du mois d’avril. Cela ne fait d’ailleurs que quelques semaines que j’y travaille réellement. Dernièrement, j’ai rapatrié une grande partie de mon matériel et certaines de mes toiles qui étaient encore à Marseille. J’ai pu enfin récupérer mes livres d’arts dont j’ai été séparé pendant plus d’un an suite au déménagement et aux nombreux déplacements, je me sens mieux maintenant que je les ai à portée de main… Il y a eu aussi quelques aménagements à faire, notamment pour le stockage des grands formats, ou l’ajout de néons pour avoir une lumière plus adaptée à mon travail.

 

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La bibliothèque d’atelier, si chère à Emilie Picard

 

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Le rangement des grands formats


Peux-tu m’en dire plus sur cet atelier du Bastion 14 que tu as obtenu ?

Le Bastion 14 est un ancien fort militaire reconverti en ateliers d’artistes, il est géré par la ville de Strasbourg.

Chaque année paraît un appel à candidatures. Il faut alors monter un dossier qui rend compte de l’activité artistique sur les deux dernières années avec un portfolio. Une commission d’attribution se réunit, cette année sept places était à pouvoir puisque sept personnes arrivaient à la fin de leur bail. Le nombre de places varie ainsi chaque année. Il s’agit d’un bail de deux ans, renouvelable une fois, donc généralement les artistes restent quatre ans. Chacun partage sont atelier avec un autre artiste, les binômes étant formés par affinités artistiques.

L’architecture du bâtiment ne favorise pas vraiment les rencontres, mais on s’organise entre nous pour créer des moments de convivialité, pour monter des projets d’expos, et puis il y a un espace extérieur où on peut faire des barbecues, des pétanques…

Chaque année au mois de mai, l’association «Syndicat Potentiel» organise des journées portes ouvertes. En dehors de ce genre d’événements, le site n’est pas ouvert au public.

Je suis très heureuse d’avoir intégré ce lieu, cela dit, j’avais de toute façon fait le choix de la ville de Strasbourg. J’ai eu l’occasion de m’y rendre à plusieurs reprises pour la formation du CFPI (Centre de formation des plasticiens intervenants) que j’ai suivie l’année dernière, et j’ai été réellement charmée par cette ville. J’ai également été touchée par la communauté artistique qui y existe, sans doute liée à la présence de l’école des arts décoratifs (aujourd’hui la HEAR). Il y a ici une vraie culture de l’image.

 

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Toile en cours d’ Emilie Picard


Avant Strasbourg, tu es passée par Marseille, quel changement !

Oui, j’ai ressenti un besoin de changer, malgré des années passées à Marseille merveilleuses. L’Alsace m’attirait, peut-être parce que la peinture du nord et de l’Allemagne m’intéresse aussi et que je souhaitais m’en rapprocher. C’est une iconographie avec laquelle j’entretiens une grande affinité; d’ailleurs, à l’époque des Beaux-Arts je regardais déjà beaucoup ce qui venait de l’école de Leipzig.

Aujourd’hui c’est vers la peinture nordique que je vais chercher certaines de mes influences. La lumière y tient une place particulière, avec un traitement très différent de celui qu’on trouverait dans la peinture du sud. Ça peut paraître bête de marquer comme ça la différence entre Nord et Sud, mais c’est pourtant une étiquette qu’on commençait réellement à me coller lorsque j’étais à Marseille et d’ailleurs ça me gênait d’être estampillée peintre du sud.

Lors de ma période marseillaise, certains motifs comme le poisson étaient récurrents dans ma peinture. Aujourd’hui, cet élément symbolique, qui s’imposait de lui-même, n’aurait plus de sens. Mon travail se nourrit de son environnement immédiat, selon le contexte il se fabrique une nouvelle mythologie.

Ce qui change énormément aussi c’est de travailler dans un atelier « partagé». À Marseille, je n’avais pas d’atelier séparé, je peignais dans mon logement, donc je vivais littéralement dans ma peinture. Avec du recul je pense que ce n’était pas une bonne chose, on peut difficilement prendre de la distance avec son travail quand on vit avec. Et puis il y a tout ce qui se passe à l’extérieur, je me privais de l’effervescence qu’on peut trouver à l’échelle d’une ville, la peinture est tellement prenante qu’il est très facile de s’en contenter et de se couper du reste. Depuis que je suis au Bastion, par exemple, je redécouvre avec plaisir la notion de trajet.

 

Combien de temps passes-tu sur un tableau ?

Je passe de plus en plus de temps sur mes tableaux. Avant, je pouvais faire un grand format en quatre jours ou une semaine. Maintenant cela me prend généralement trois semaines voire plus. Je m’attarde d’avantage sur certains détails, je constate que mes compositions se densifient.

Je ne peins qu’un seul tableau à la fois; à mon grand regret, car ce n’est pas choisi mais subi, je ne sais pas faire autrement. Beaucoup de peintres travaillent sur plusieurs formats en même temps, quand ils bloquent sur l’un, ils passent à un autre pour mieux y revenir ensuite. Je ne peux pas le faire. Peut-être parce que j’ai toujours l’impression de créer plusieurs tableaux en un et que cela me suffit déjà amplement. Du coup quand je bloque sur une peinture c’est une vraie douleur, il n’y a pas d’alternative. Je passe presque autant de temps à regarder mes toiles qu’à les peindre, ça peut durer des heures, à boire du café et fumer des cigarettes en essayant de résoudre par le regard des problèmes de composition, de couleurs, d’équilibre. Et puis enfin quand c’est terminé, c’est le vide qu’il faut gérer.

 

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Emilie Picard devant « Qui cache la forêt » et « L’Indien »

Je ne suis pas de ces artistes qui ont une longue liste d’idées de tableaux à venir dans la tête, je n’ai pas non plus de carnet de croquis, je n’entretiens pas une pratique du dessin continue. À chaque tableau, j’ai peur que ça soit le dernier. Finalement, l’idée suivante arrive toujours, un peu au dernier moment, comme une aubaine.

 

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Des toiles aussi grandes que l’artiste Emilie Picard


Quels autres peintres t’inspirent?

Je regarde beaucoup la peinture, je vais voir un maximum d’expositions, et pour les cas où je ne peux pas m’y rendre, j’ai un budget de catalogues d’expos assez conséquent. Je vais aussi sur internet pour faire des recherches sur des peintres, c’est une exploration quasi quotidienne. J’utilise tous les outils à ma disposition, je découvre par exemple beaucoup de peintres contemporains sur Pinterest et sur Instagram.

En ce moment, je regarde pas mal de jeunes peintres américains comme Annie Lapin, Winston Chmielinski, des peintres allemands comme Pius Fox, Ulrike Theusner, Martin Dammann, la peinture des pays de l’est, celle du hongrois Alexander Tinei ou celle de l’école roumaine de Cluj dont sont notamment issus Adrian Ghenie et Marius Bercea. Je me sens proche de leur picturalité même si je ne partage pas leur démarche artistique, souvent liée à l’histoire de leurs pays, une histoire très dure due aux guerres et aux dictatures.

 

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Les tubes de couleurs


Tu cites souvent dans tes toiles des tapisseries, des fresques anciennes… D’où te vient cette partie de ton univers esthétique?

Même si je cite comme inspirations des peintres récents, je porte un regard sur l’histoire de l’art dans son ensemble, je me sens redevable de cette histoire et quelque part, héritière. Je suis particulièrement sensible à la notion de mémoire de l’image. Des œuvres qui ont été produites il y a extrêmement longtemps tombent en décrépitude et cette idée de disparition de la peinture me touche énormément. Je prends pour exemple les fresques de Fra Angelico : on les admire aujourd’hui, tout en les percevant différemment de ce qu’elles ont pu être autrefois car il y a des parties vacantes ou dégradées, on doit composer avec ce manque, imaginer. Cette idée de spéculer sur une image, dans le sens positif de spéculer bien sûr, me fascine.

 

Est-ce que tu arrives à imaginer quelle peintre tu seras dans dix ans?

J’ai en tout cas la certitude que je serai encore peintre. Mais comme je ne sais jamais ce que sera ma peinture dans un mois, m’imaginer dans plusieurs années me paraît complètement impossible.

 

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Portrait d’ Emilie Picard devant « De Barbarie, à la Licorne »


Est-il facile de rester concentrée sur son chemin de peintre?

C’est un métier compliqué car on est toujours dans l’incertitude du lendemain. Cela fait huit ans que je suis sortie de l’école, à ce jour je me trouve dans une quête de reconnaissance et un vrai besoin de montrer ce que je fais, j’en ai fini avec cette posture pure de la peinture pour la peinture.

En contrepartie, la part de merveilleux c’est la liberté de faire ce que l’on aime, d’être maître de son agenda, de se sentir probablement moins dépendant que dans bien d’autres métiers.

 

Nous quittons alors les lieux pour aller déjeuner, à la rencontre de cette ville de Strasbourg où « la vie est douce », comme le dit Emilie Picard.

 

Juillet 2017

 

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