Aujourd’hui rendez-vous est pris rue de la révolution  avec un peintre révolutionnaire pacifiste, à la sensibilité écologique et romantique : Thomas Chivallier, fraichement installé à Montreuil dans un atelier au style industriel « brut de décoffrage » qu’il partage avec deux autres artistes connues lors de ses études, il y a une bonne dizaine d’années de cela. En dépit du lieu, le léger accent du sud qui colore sa voix grave ne trompe personne. 13 Mai, 13 questions, je franchis le haut portail métallique, traverse un jardinet, monte un escalier en colimaçon et c’est parti !

 

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Peinture en cours de Thomas Chivallier inspirée des champs de colza

 

Comment s’organise ton emploi du temps ?

Je suis prof de dessin et prof d’histoire du design pour des BTS et des Bac Pro, monteur pour une galerie – je rencontre des artistes et j’accroche leurs boulots – et dans le temps qui me reste, que ce soit en semaine ou le week-end, je suis à l’atelier. L’avantage de mon poste de prof est que j’ai beaucoup « de trous » pendant lesquels je peux peindre de façon plus intense, comme lorsque mes élèves sont en stage ou en vacances. Par exemple là je vais avoir quatre mois libres devant moi, ce qui tombe super bien car j’ai envie de faire plein de choses. Lorsque j’ai beaucoup de temps, je descends dans le Sud pour recharger les batteries, ce qui représente pour moi une forme de retour à la case départ.

 

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L’atelier partagé de Thomas Chivallier

Ta pratique de la peinture est-elle quotidienne ?

Pas vraiment. Mais quand je ne peins pas je dessine. Tous les jours. Même si mes dessins ne sont pas forcément en rapport avec ma démarche de peintre, ma pratique est continue.

Y a-t-il des moments qui conviennent à la peinture et d’autres qui ne conviennent pas ?

Je me sens lié aux cycles des saisons. L’hiver est une période un peu douloureuse où je peins beaucoup moins. Avec le retour des beaux jours, je me sens en forme, je suis motivé, je me remets à peindre le jour, la nuit, dès que j’en ai envie. Je prends le temps que je peux prendre et le reste passe naturellement après.

Pourrais-tu dire qu’être artiste c’est la belle vie ?

Ça dépend, mais plutôt oui. On rencontre plein de gens intéressants, on vit dans une sorte de flux tendu permanent ce qui est formidable. Evidemment, on gagne peu d’argent avec ça donc c’est vraiment le point négatif. C’est d’ailleurs le seul. Qui peut être gros, ça dépend pour qui, mais si on ne vise pas la richesse, alors tout va bien.

 

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La palette du moment de Thomas Chivaliier

Te sens-tu parfois découragé ?

Oui, ça arrive; l’hiver! L’art est ambivalent, d’un côté tu as envie de réussir avec ça, d’un autre tu t’en fous de réussir ou non parce que de toute façon c’est là, ça existe.

Qu’est-ce qui te remet d’aplomb dans ces moments plus difficiles ?

Rentrer dans mes terres (le sud, N.L.D.R.), voir les paysages de ma mythologie personnelle, mes paysages références. Et aller plonger ! Ou alors, réussir à sortir une bonne toile bien noire, très expressive, pour parler de cet état où la vie semble dure.

 

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Dessin « Pont de fer » de thomas Chivallier réalisé à la pierre noire

La peinture de paysage est-elle pour toi toujours actuelle ?

Je ne sais pas, j’en doute plutôt. Il me semble que l’actualité de la peinture d’aujourd’hui se trouve dans la peinture conceptuelle. Ou à l’inverse, la peinture actuelle mise tout sur la forme, le médium, une sorte de travail de puriste de la peinture pour ce qu’elle est. Pour ma part je peins des paysages non pas parce que je pense que le paysage est actuel, ce qui m’intéresse c’est la prise de position, le message que je veux faire passer. Je le fais par le paysage car c’est ce que j’aime peindre mais le fait que ça soit un paysage passe en second plan, c’est son message qui va lui donner sa raison d’être, son actualité, une place où la peinture peut accéder au devant de la scène.

 

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Thomas Chivalier parmi ses dernières toiles

Tu travailles souvent d’après des photos que tu ne prends pas toi-même et tu n’hésites pas à y ajouter des éléments, à les falsifier. Parle-moi des transformations que tu opères ?

Il y a d’abord une transformation narrative, car par l’image je dois faire passer le message que j’ai envie de faire passer. Puis des transformations de composition, puisque je n’utilise pas des formats qui sont photographiques donc je dois tout recomposer. J’aime bien dramatiser un peu mes images. Je vais jouer sur la dynamique du format, régler autrement les lumières, etc. En fait la photo est là juste au début, pour permettre de passer moins de temps sur le dessin et plus sur la peinture. Grâce à la photo je pose tous mes éléments très vite, puis je n’ai plus besoin de regarder la photo. Je reste alors seul face à la peinture à peaufiner plus ou moins longuement (disons pendant trois, quatre jours).

Si je travaille beaucoup d’après des images internet, c’est aussi parce que maintenant, contrairement à ces peintres du XVIIIème siècle qui faisaient de longs voyages pour rapporter des images, on n’a plus besoin de parcourir le monde, on a google! Et quelque part, c’est un monde en soi, c’est notre monde. Et puis on peut prendre des images du nord, du sud et de l’ouest et les mélanger pour se fabriquer un nouveau lieu à soi.

 

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Au fond la peinture à l’huile « Persistances » de Thomas Chivallier

Comment choisis-tu tes images de travail (tes sources), est-ce que tu les as déjà en tête avant de les trouver ?

Oui, j’ai besoin de quelque chose et je vais le chercher. Je ne passe jamais des heures à naviguer pour pêcher des images. Dans l’ordre, je lis, je me documente, puis par rapport au projet que j’entends mener je vais chercher les images qui me manquent. J’aime bien aussi prendre des photos avec mon téléphone, comme ça elles sont petites, grossières, inutilisables pour elles-mêmes, donc à transposer c’est cool.

Réalises-tu des croquis préparatoires ?

De temps en temps. Mais juste des croquis très sommaires en quelques traits. J’aime bien ne pas faire plus pour rester totalement libre avec mes pinceaux. Je ne veux pas trouver des choses par le dessin qui puissent m’empêcher de les trouver en peinture.

 

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Croquis d’idée jeté dans le carnet

Tu peins des paysages naturels avec une préférence pour les lieux vides de présence humaine. Pourquoi as-tu choisi de t’installer en région parisienne ?

C’est complètement dû à ce que je pourrais appeler la force des choses ! J’ai été pris en résidence à Versailles pendant un an. A ce moment là, je n’avais plus trop d’attaches à Marseille alors qu’à Paris j’ai retrouvé toute ma communauté des beaux arts de Toulouse; entre-temps, ils s’étaient tous installés à Paris. Mais je pense que je repartirai à un moment ou un autre, forcément. Ma déception à Paris c’est que je trouve que généralement les artistes ne sont pas assez dans le partage, qui devrait être inhérent à notre condition, il y a une envie de réussir mordante qui porte préjudice à la solidarité. En fait à Paris le plus dur c’est de peindre. Et il faut faire toujours plus et mieux parce que la vie est très chère, qu’on se retrouve avec des loyers impossibles par rapport à ailleurs.

 

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Thomas Chivallier devant le paysage désertique « Value »

 

Te considères-tu comme militant ?

Un peu parce que je viens d’un petit bled, j’ai grandi dans les champs, je pense beaucoup à la notion de culture locale, à l’utilité de la religion qui autrefois aidait les gens à se construire… Je me positionne pour que la vie ressemble à ce que j’ai envie qu’elle soit, c’est à dire quelque chose de sain. Je voudrais qu’on puisse marcher dans le jardin du voisin, tout en ayant le voisin dans son jardin, pour moi tant qu’on n’arrivera pas à faire ça on sera tristes.

Notre époque se prête à une réinterprétation de nos modes de vie. On peut essayer de regarder ce qu’il reste et repartir de là. Je me dis que les gens ont besoin d’avoir des images qui nourrissent une sorte de mythologie à laquelle se référer, qu’ils ont besoin de se créer un univers qui soit le plus riche possible et qu’il faut avant tout pour cela que leur territoire ne soit pas trop limité.

Je fais un aparté pour donner un exemple, je voudrais proposer au maire du petit village d’où je viens des idées pour le Plan Local d’Urbanisme, concernant les possibilités de créer de nouveaux espace verts, dans une logique non plus seulement de conservation de l’existant mais au contraire de création d’un nouveau patrimoine. Selon moi il n’est pas nécessaire de faire compliqué pour obtenir un effet puissant et ce qui me semble le plus important pour l’homme c’est retrouver la sensation d’espace.

C’est pour cela que je m’intéresse au sauvage (le paysage sauvage, l’enfant sauvage) : c’est une forme de début ou de retour à 0, un tapis qui se déroule devant soi. Reconsidérer le monde d’aujourd’hui sous l’angle du sauvage permettrait de repartir à 0 et de réétudier les potentiels.

Mon but ultime c’est ça : qu’on voit les choses en terme de potentiels.

 

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Thomas Chivallier en pleine séance de travail

Quel est selon toi le rôle d’un peintre?

Son rôle est d’exprimer une vision du monde, mais aussi de réfléchir à ce qu’est l’image, comment elle évolue, comment on l’interprète, comment elle s’insère dans le flot d’images actuelles, ce que c’est de produire des images à la main à une époque où plus grand chose n’est fait à la main.

J’aimerais que mes toiles plus tard rendent le sentiment d’une époque, avec ses doutes, ses certitudes, ses préoccupations.

Je me dis aussi qu’on doit faire de la poésie en saisissant et en intégrant des formes nouvelles.

La peinture que je produis, étant donné qu’elle a recourt à des métaphores, va à l’encontre des images violentes dont nous sommes aujourd’hui abreuvés. Je pense qu’on en a marre de la brutalité des choses, que ça ne nous atteint plus, qu’on a besoin de passer par la métaphore y compris pour parler d’un monde violent.

 

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Le pigment vedette de la série des champs de colza de Thomas Chivaliier

Je m’apprête maintenant à prendre congé de Thomas Chivallier et à le laisser seul face au jaune colza intense et poudreux de sa toile, qui illuminera les quelques prochaines heures de travail prévues au programme de ce samedi après-midi. Du bout du pinceau, il m’explique les étapes à venir : «  je dois maintenant gérer toutes mes zones de rencontre… Ici, sur cette limite, ça doit devenir flou, ici, je dois faire comprendre que cette zone passe en premier plan par rapport à celle-la, dans le fond, j’aime bien la ligne nette, presque cassée, entre ce plan et celui-là, je vais la garder, c’est beau. Ça je vais le faire monter de plusieurs tons mais en restant dans une technique au jus. Pour le ciel, j’hésite encore à faire remonter du bleu progressivement, ou à rester carrément dans ce jaune de l’enfer… ». A l’heure où je termine la restitution de mon entretien, cette toile est finie ou bien avancée. En tout cas, sous la planéité de la surface, les couches successives auront matérialisé cette mémoire du temps de l’atelier.

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